Une lecture du « désir d’avant-garde » dans l’Iran des années 1960 et 1970.
On a souvent raconté la modernisation de l’Iran comme une histoire de rattrapage : un pays regardant vers l’Occident, important ses modèles, ses techniques, ses formes et, avec elles, une certaine idée du progrès. Cette lecture n’est pas fausse. Elle est simplement insuffisante.
Dans Le désir d’avant-garde, j’ai voulu déplacer le regard. La modernité iranienne ne se réduit ni à une occidentalisation réussie ou manquée, ni à l’opposition commode entre tradition et modernité. Elle se construit dans un espace plus instable : celui des écarts, des traductions, des résistances et des appropriations.
Dès l’époque qadjar, l’Iran prend conscience d’un décalage avec les puissances européennes. L’envoi d’étudiants à l’étranger, le recours à des conseillers étrangers ou encore l’intensification des relations militaires et diplomatiques introduisent de nouvelles manières de penser l’État, la société et la technique. Mais les concepts importés ne conservent jamais exactement le sens qu’ils avaient dans leur contexte d’origine.
C’est là que réside l’une des singularités de la modernité iranienne. Elle ne remplace pas mécaniquement un monde ancien par un monde nouveau. Elle s’installe entre des strates qui ne coïncident pas tout à fait. Les formes changent parfois plus vite que les structures sociales qui doivent les accueillir. Les traditions, elles-mêmes, se transforment au contact de ce qu’elles cherchent à contenir.
Cette tension explique une partie des paradoxes de l’architecture iranienne moderne. L’architecte devient un acteur nouveau dans une société où la construction demeure encore largement portée par des maîtres-maçons et des savoir-faire transmis autrement. Il ne s’agit donc pas seulement d’adopter une esthétique moderne : il faut fabriquer les conditions mêmes dans lesquelles cette modernité peut exister.
Dans l’Iran des années 1960 et 1970, le mot « avant-garde » acquiert une valeur particulière. Il circule entre les artistes, les architectes, les intellectuels et les responsables politiques. Il ne désigne pas uniquement une position esthétique. Il devient aussi une manière de se situer dans le temps : être en avance, manifester le progrès, donner au pays l’image d’une société capable de rejoindre — voire de précéder — le mouvement international.
Mais ce désir repose sur une contradiction féconde. D’un côté, une fascination pour certaines formes occidentales de modernité. De l’autre, une volonté très forte de retrouver une profondeur historique iranienne, qu’elle soit recherchée dans l’Antiquité perse, dans le jardin, dans la ville traditionnelle ou dans certains langages vernaculaires.
Le résultat n’est ni pure imitation ni retour au passé. Il est fait d’hybridations, de malentendus parfois, mais aussi d’inventions. Ce sont précisément ces zones intermédiaires qui m’intéressent : les moments où un modèle importé cesse d’être un modèle pour devenir autre chose.
La prospérité pétrolière transforme profondément l’échelle de l’action publique. Les grands projets, les institutions culturelles et les nouveaux équipements donnent à l’architecture une fonction qui dépasse largement la construction. Elle participe à la représentation du pays. Elle devient une manière d’exprimer le changement social et de projeter à l’étranger l’image d’un Iran moderne.
Cette ambition s’accompagne pourtant d’effets contradictoires. La transformation rapide des villes peut fragiliser des patrimoines existants, uniformiser certains paysages et produire une distance entre les images de la modernisation et les réalités quotidiennes. L’architecture devient ainsi le lieu visible d’une question beaucoup plus large : jusqu’où une société peut-elle accélérer sa transformation sans perdre la possibilité de l’habiter culturellement ?
Ce qui m’importe aujourd’hui n’est pas de distribuer rétrospectivement les bons et les mauvais points entre modernistes et traditionalistes. Il s’agit plutôt de comprendre comment une société négocie avec des temporalités différentes. L’Iran des années 1960 et 1970 offre, à cet égard, un laboratoire exceptionnel.
Il rappelle qu’une modernité n’est jamais simplement importée. Elle est traduite, déplacée, contestée, parfois sacralisée. Et c’est souvent dans cette distance entre l’intention et l’appropriation que se joue l’histoire réelle des formes.
« La modernité iranienne se forge plutôt dans les interstices, dans les failles entre les différentes strates de la société et de la culture. »
Le désir d’avant-garde
Modernisation architecturale en Iran, 1960–1979
Éditions La Commune × FMSH, 2026.
Ce texte reprend et prolonge des arguments développés dans l’introduction de Le désir d’avant-garde. Le Journal publie des fragments, prolongements et notes issus de mes livres, recherches et interventions.